Chapitre 2 : les prémisses du voyage

Qu’est-ce qu’une « Konkat », vous demandez-vous peut-être ? C’est la traduction de « métisse » en cambodgien et c’est bien souvent de cette manière-là que les gens du village m’interpellent et me décrivent aux autres : « tu sais, c’est la métisse qui vient tous les jours à Trean !». Pour eux, dont la plupart n’avait jamais voyagé en dehors de l’Asie, voire du Cambodge, il était rare de rencontrer des étrangers. J’étais un spécimen d’autant plus intriguant car d’apparence, je leur ressemblais alors qu’au fond, il n’en était rien.  Etre d’origine chinoise, khmer et thaï mais être née en France et venir au Cambodge sans savoir placer un mot en khmer, il y avait de quoi être perdu pour le cambodgien de souche.

Venir me perdre dans les contrées cambodgiennes, ce n’était pas vraiment l’objectif de départ. J’ai toujours voulu vivre une expérience à l’étranger et eu envie aussi de m’engager associativement. En école d’ingénieur, j’étais membre de l’association étudiante 5S5C (5 sommets 5 continents) en tant que trésorière. Cet assoc mêlait tout ce que j’aimais : le sport, un projet solidaire et le voyage. Le but était de monter un projet d’aide (installation de panneaux solaires, chantier de construction…) dans un pays en voie de développement.  Une partie du voyage devait être consacrée au défi sportif : celui de gravir une montagne en plusieurs jours, en bivouac et au passage, étendre la bannière de l’école avec fierté, arrivé au sommet.  

Mes camarades des promos suivantes au Mont Kazbek (Géorgie)

J’étais très motivée si ce n’est LA plus motivée du groupe à l’idée de réaliser ce projet. Malheureusement, il n’a jamais pu voir le jour entre ceux qui ne pouvaient pas avoir le budget et ceux qui étaient presque sûr d’aller aux rattrapages de fin d’année. Faute d’avoir pu concrétiser ce projet à ce moment-là, j’avais la ferme intention de partir à l’étranger, quelques années plus tard pour un projet où il serait question d’environnement, de multiculturalité et de…soleil et chaleur ! La destination rêvée n’était pas le Cambodge, quoi que pas si loin. La Malaisie, les îles d’Indonésie : voilà où je rêvais de séjourner pour quelques temps.

Je cherchais comme beaucoup, à décrocher le convoité VIE avec les avantages de salaire et d’assurance santé à la française. Je me suis vite rendue compte que les postes proposés étaient loin d’être dans le secteur de l’environnement (travailler chez Total, non merci) et les critères de sélection assez drastiques : comment fait-on pour être fluent en anglais, avoir 3ans d’expériences dans le domaine, au moins 1 an à l’étranger tout en ayant moins de 28 ans ?  Autant vous dire que j’ai rapidement lâché l’affaire. En poursuivant mes recherches j’ai découvert qu’il existait un autre format d’expatriation : le VSI (Volontariat de Solidarité International). Cette formule offre les mêmes avantages de protection santé que le VIE. La seule différence et non des moindres, c’est que le VSI permet de travailler exclusivement avec des associations et des ONG dans le Monde. Si l’objectif est d’avoir un très bon salaire d’expatriation et d’aller à Singap’ ou New-York, oubliez le VSI. Si comme moi, vous voulez vivre une expérience un peu « roots »,

Une grand-mère du village de Trean, nous observant pendant le repiquage des plants de riz

dans un pays en voie de développement alors ça vaut le coup de se pencher sur le VSI ; quel que soit votre âge d’ailleurs et pour une durée qui peut aller au-delà de 24 mois. Après plusieurs heures passées sur les sites France Volontaire et la Guilde, je tombe sur le descriptif du projet L’H2Otus pour lequel mon cœur a clairement bondi.

Pour une fois, écrire la lettre de motivation n’était pas une corvée. Je savais exactement quoi y mettre. Outre mes quelques expériences en gestion de projets, j’étais intéressée par la question d’accessibilité à l’eau potable. Pendant mes études, j’étais tutrice dans l’assoc’ « les cordées de la réussite » où j’animais régulièrement des ateliers de sensibilisation sur le sujet dans différents collèges de Bourges. D’un point de vue personnel et familial, j’y trouvais aussi un sens particulier. C’était une opportunité rêvée de découvrir, un peu plus de mon père, en voyageant dans le pays où il a eu ses meilleurs souvenirs étant jeune mais aussi, les plus rudes lorsqu’il a dû fuir la guerre des Khmers Rouges. Après avoir expliqué mes motivations lors de plusieurs entretiens avec les membres d’AMICA, une formation d’une semaine de la Guilde avec d’autres futures VSI, mon passeport décoré du visa K (un visa valable la durée du passeport pour les personnes d’origine cambodgienne), me voilà alors à 9935 Km de chez moi pour travailler au village de Trean.

Je travaillais à la campagne mais je vivais à 12 km de là, à Kampong Cham ( vous pouvez d’ailleurs apercevoir en début d’article le pont en bambou, emblématique de KPC). Cette ville est la 3e du Cambodge en nombre d’habitants. Elle se situe à 2H de la capitale en voiture ou plutôt…en taxi qui roule à fond la caisse, sinon c’est plutôt 2H30. C’est rarement à cet endroit que les touristes et les expats s’aventurent lorsqu’ils viennent au Cambodge et c’est en cela que j’ai pu m’intégrer davantage à la vie locale mais avec le luxe du package « volontaire/expatriés ». Je vivais en colocation avec Antoine (le fameux coloc inconnu que ma mère appréhendait) un autre volontaire de l’ONG AMICA, dans un superbe appartement de 60m² avec vue sur le Mékong et à 5min du centre-ville.

Vue du balcon

Coucher de soleil auquel j’avais le droit chaque soir

Cette vue panoramique sur le Mékong était incroyable. Quand j’y repense aujourd’hui, j’en ai encore des frissons et je me rends compte de la chance que j’avais de me réveiller chaque matin devant cette beauté de la Nature. J’adorais me poser au balcon, contempler ce qui se passait sur le Mékong et observer la vie du « Riverside » : les pêcheurs qui revenaient de leur virée matinale à côté des quelques bateaux de croisières faisant escale à Kampong Cham, les lycéens qui riaient et papotaient après l’école pendant que les cinquantenaires commençaient à 17H pétantes, leur marche rapide le long du Mékong. Il y avait aussi, les enfants éboueurs. Ces enfants dont l’âge était insaisissable tant leur attitude était semblable à celle des adultes alors que leur corpulence leur donnait à peine la dizaine. Ces enfants ramassaient les bouteilles en plastiques et les canettes en ville pour les revendre aux centres de recyclage. Ils avaient pour habitude de faire une petite pause dans la matinée, sur le banc, à l’angle du riverside. 

Les enfants éboueurs du riverside

Mon préféré, c’était le vendeur de sandwich. Il passait tous les matins à la même heure et faisait sonner un carillon en criant tel un spot télé le menu qu’il proposait (toujours le même). Si c’est M. Spot TV qui me réveille alors, c’est qu’il est déjà 8H et que je n’ai pas entendu mon réveil !  

Pour compléter mon package « volontaire/expatriés »  de bienvenu, dès mon arrivée, une moto m’était réservée la durée de la mission pour les trajets entre le village de Trean et Kampong Cham. Ce jour-là, quand Antoine m’a dit « Allons chez Dary récupérer ta moto ! tu vas voir, ça va te changer de ta vie à Paris », j’étais loin d’imaginer à quel point il avait raison…