CHAPITRE 5 : L’EVEIL DES PAPILLES

Parmi ce qui m’a agréablement enchanté dans le pays d’origine de mon père, c’est l’hospitalité des personnes qui le peuplent. Je sais, ça fait un peu bateau de dire ça. D’ailleurs c’est souvent ce qu’on constate lorsqu’on voyage mais cette fois-ci, je ne vous parle pas de l’accueil qu’on vous fait lorsque vous séjournez 3 jours à l’hôtel ou lorsqu’on vous sert des calamars frits sur une plage paradisiaque. Tous les midis, lorsque j’étais au chantier, j’avais la chance de pouvoir déjeuner à la Pagode du village avec quelques ouvriers. Au début, je refusais lorsque les « Lauk Ta » me le proposaient. Ces fidèles âgés sont très actifs dans la vie spirituelle des habitants et sont considérés comme les sages du village.

Ça me gênait de profiter des repas alors que je ne participais pas du tout aux tâches de la Pagode. Après plusieurs propositions de leur part, mais surtout après l’invitation du « moine en chef » de la Pagode, je succombai à la tentation et me retrouvai alors, tous les jours, midis pétants, à une table digne de celle que ma mère organisait lors des événements familiaux. Chaque midi, il n’y avait pas moins de 5 plats différents sur la table. Au Cambodge et particulièrement dans les milieux ruraux, c’était du grand luxe. Les familles faisaient dons de repas aux moines. En échange, une prière leur était adressée, leur apportant toute la bénédiction de Bouddha, au donateur et à ses proches.

La cuisine, c’est un peu le premier point d’entrée vers le patrimoine culturel d’un pays. Avec le festin qui nous était concocté à chaque déjeuner, j’avais l’impression de pénétrer un peu plus dans la vie des habitants de Trean. La cuisine a cette capacité à amener la discussion. Mes collègues khmers prenaient plaisir à me faire découvrir les plats typiques d’ici.  Que ce soit une anecdote liée à leur enfance, une information surprenante sur les épices utilisées pour le plat qu’on dégustait ou son mode de préparation, je voyais comme mes collègues étaient fiers de m’en faire part ; à moi, à qui on devait refaire toute la culture. Dans un sens, ils avaient raison. En France et dans mon enfance, j’ai été beaucoup plus baignée dans une culture sino-française que khmer. Leurs apartés culturels étaient donc les bienvenues.

De mon côté, c’était aussi un moment privilégié pour les sensibiliser à d’autres manières de travailler, plus sécuritaire (pas franchement efficace n’est-ce pas ? cf Chapitre 4), leur parler de la France qui me manquait par moment. A mon tour, je leur décrivais à quel point la cuisine goûteuse et sophistiquée de ma mère me manquait.  Elle a un vrai talent pour ça et est constamment épaulée par mon père.

Mes parents, c’est un peu les Pierre et Marie Curie de la cuisine asiatique. Ils sont sans cesse en train d’innover culinairement parlant. La cuisine de la maison, c’est leur laboratoire. Ils analysent et comprennent la subtilité des dosages, des saveurs et des cuissons avec une grande finesse. Donner leur n’importe quelle idée de plats asiatiques à faire, ils sauront le revisiter, le sublimer et même le rendre « plus healthy ». Au-delà des plats savoureux de ma mère, c’était de les voir cuisiner ensemble qui me manquait. L’entraide qu’il y avait entre eux lorsqu’ils cuisinaient les plats du quotidien, je l’ai toujours admirée. Alors que je témoignais de cette belle relation entre mes parents, mes voisins de table, m’écoutaient avec attention et étaient stupéfaits. « ton père cuisine TOUS LES JOURS avec ta mère ? » s’étonnaient-ils . Cette tâche était réservée aux femmes ici et ils se demandaient même pourquoi cela ne m’était pas confié, à la place.

desserts khmers enveloppés dans des feuilles de bananiers préparés par des villageoises de Penh

En entendant de tels propos, une pointe de colère surgit jusqu’au moment où je me rappelais ce que j’avais appris lors de ma semaine de formation VSI : Privilégier l’écoute de l’autre et poser des questions plutôt que de juger une culture qui nous est inconnue. En bonne française que je suis, le premier réflexe était de râler sur cette idée quelque peu sexiste.  Je me suis abstenue de montrer mon énervement. Cela laissant place à la discussion, au débat parfois et à la plaisanterie, souvent. De là, j’ai découvert tout un tas de clichés que les cambodgiens avaient sur les français que je ne soupçonnais pas…